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Chroniques : Quand le virtuel croise le réel
Article écrit le : 16-01-2008
par : Hanene Kachouti
Comme le mot « réalité », « virtuel » est un mot que l’on appropriait à toutes les présentations pour lui faire dire un peu tout ce que l’on veut et aussi son contraire. C’est un terme flou, une étiquette qui ne renvoie à aucun contenu bien défini. L’usage en est cependant assez approprié au langage du journalisme. Dans la rhétorique de l’information, l'important est de disposer de mots qui frappent. Il faut que le récepteur soit capté, il faut satisfaire à une attente du public et si possible l’éveiller. Un mot un peu abstrait, mais pas trop tout de même, un mot branché, cela attire l’attention et cela se vend bien. Cela permet aussi des généralisations vagues. On peut tout mettre dans le terme « virtuel ». Les feuilletons de la télévision, le chat sur Internet, les prodiges de l’imagerie numérique, les jeux vidéo, le téléphone portable. Toute l’informatique. Tout le cinéma. Tous les moyens de communication postmodernes. La mode est au virtuel.
Le rapport exact entre toute la production de la technique et le sens exact du virtuel est assez confus. La moindre des choses serait de chercher à discerner le sens du virtuel par rapport à son contraire. Virtuel veut dire qui est en puissance, par rapport à ce qui est en acte. Virtuel est un terme que l’on peut opposer à réel. Mais virtuel est aussi un terme que l’on peut opposer à actuel. Quel rapport le virtuel a-t-il avec les technologies de l’image et de l’information en ce sens ?
L’essor de la technique a-t-il quelque chose à voir avec le virtuel ? Faut-il mettre l’imagerie et l’information dans l’ordre du virtuel ou bien du réel ? Faut-il voir dans le monde des media, de l’image et de la communication une influence virtuelle qui modifie notre relation au réel ? Faut-il s’inquiéter de l’empire exercé par le virtuel dans notre époque, ou bien y voir le signe d’un changement de conscience ?
Faire du chat pendant des heures avec des inconnus, simuler la conversation pour compenser l’absence de dialogue. Une enquête a montré que les hakers prodiges sur le Net était le plus souvent des individus renfermés, souffrant d’une frustration et d’un malaise de vivre profond. Le haking devient une sorte de revanche contre le système d’où la vie est exclue, une manière de compenser un mécontentement profond qui ne trouve pas d’autre voie pour s’exprimer. Le dialogue par mail peut souvent prendre cette forme. Dans la non-communication avec la Vie, en désespoir de cause, on tente une pseudo-communication pour se payer de l’illusion de la véritable communication. On est incapable de lier conversation avec la jeune fille du troisième, d’écouter le rire d’un enfant, de se laisser prendre par le vol d’un oiseau, mais on est branché sur le réseau et on échange des dizaines de mails par jour. Un homme désensibilisé a besoin de se donner des extases plus fortes qu’un être sensible et vivant. Cet homme là va idéaliser ses fantasmes. Il est possible de se prendre la tête avec les possibilités incroyables de la technique et de se prendre à rêver qu’Internet, c’est la Cité d’or, le vertu-el. Le nouveau monde moral. Le village global. Et puis, il y a cette fascination du possible, le virtuel, c’est le virtu-ose, la perfection attendue, espérée ; mais au fond jamais trouvée réellement. Parce que cherchée dans une représentation de la Vie, alors que la Vie elle-même ne se situe jamais dans la représentation mais la précède.
Tel est le sens de l’inquiétude que provoque le virtuel identifié avec les effets inquiétants des technologies liées à l'information. Cependant, il faut être précis. Nous ne pouvons pas faire la critique du virtuel sans préciser ce sur quoi nous prenons appui et que nous appelons le réel. Sinon cela n’aurait aucun sens. Qu’est-ce que nous appelons réel, ce réel auquel nous tenons et qui se trouve menacé par l’ombre tentaculaire du virtuel ? Sur quoi fondons-nous notre principe de réalité ? Ce type de critique du virtuel n’est-il pas le fait d’un esprit rétrograde, d’une sorte de nostalgie pour un ordre passé ? Est-ce une méfiance irrationnelle à l’égard de ce monde nouveau qui nous porte à préférer l’odeur du vieux livre, le contact de la plume avec du papier, la bonne vieille réalité de l’homme au travail, du paysan au champ, de l’homme raffiné, amoureux de la musique, des lettres et de la peinture, de l’amoureux de l’art et de la philosophie ? Ne sommes-nous pas tout simplement désemparés parce que nous nous retrouvons soudain plongés dans un monde qui nous est parfaitement étranger ? Ou bien, la critique du virtuel a-t-elle sa force dans sa dimension psychologique ? Ce qui est inquiétant, est-ce le virtuel lui-même, ou le trouble mental, la fuite de la réalité qui l’accompagne ? Y a-t-il une relation nécessaire entre le virtuel et la fuite de la réalité ?
 
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